25 juin 2008

Le jour où le corps du Dr. Rajkumar a cessé d'être


Je vois ces deux grandes photos à chaque fois que je sors de chez moi. C'est à vingt mètres, au carrefour de la 8th main et de la 13th cross. Je vous le dis tout net, quand je vois ces panneaux je me dis que j'aurais payé cher pour voir la tête des pontes de Microsoft le 13 avril 2006. Les autres aussi, Dell, IBM, Bull, tous ces gens-là. Le 13 avril 2006. Tout ça parce qu'ils ont négligé la part du rêve en Inde. Ils étaient venus s'installer là : Argent ! Facile ! Bossent pas cher ! Mais attention, les Indiens rêvent...
Je pourrais justement vous parler religion. Mais en Inde, les dieux ont tendance à ne pas se montrer aussi souvent que les gens ne le voudraient. C'est pour ça qu'on a inventé les stars de cinéma, pour recréer de l'idolâtrie à l'échelle du vivant. Et donc le monsieur sur les deux panneaux, Dr. Rajkumar, la Star des stars du Karnataka, le grand frère [Anavru], le numéro un du cinéma en langue kannada, est mort l'après-midi du 12 avril 2006 d'une crise cardiaque.
Si les huiles américaines s'étaient un peu renseignées, elles auraient su ce que cela voulait dire. Voyez six ans plus tôt, quand Dr. Rajkumar avait été kidnappé pendant trois mois par Veerappan, le bandit de la forêt : manifestations, émeutes, le gouvernement manque de sauter ! Libérez Anavru ! Rendez-nous Rajkumar ! Puis, un fan se suicide.

Et le 13 avril alors ?
"Monsieur Gates...euh...désolé de vous déranger, un certain...voyons...Rajkumar est mort...alors plus personne ne veut travailler. Pas une âme pour remédier aux innombrables bugs de Windows, monsieur Gates.
-Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Linux va nous manger la laine sur le dos. Au boulot et fissa !"
Ce 13 avril, contre l'avis de ceux qui ne rêvaient pas, Bangalore a connu un complet black-out. Tout a fermé, et personne n'a travaillé le jour de l'annonce de la mort du Dr. Rajkumar. De colossales émeutes ont commencé dans la rue, des pierres ont été lancées sur les bâtiments de Microsoft. Les call-center étaient vides alors qu'à l'autre bout du monde des Américains se demandaient s'il était normal que leur ordinateur refuse de démarrer et que personne ne puisse les aider. A la fin de la journée, on pleure huit morts à Bangalore. Les compagnies d'informatique compatissent en déclarant dès le lendemain : nous avons perdu 40 millions de dollars.

Au mois de novembre dernier, je m'étais rendu au grand Kanteerava Studio de Bangalore. Ils ne se visitent pas mais après avoir donné une centaine de roupies au gardien, il m'avait laissé entrer pour me faire visiter, rapidement. On a débarqué au milieu du tournage d'une sitcom de l'après-midi. Ambiance relax. Les comédiennes étaient habillées comme les femmes qu'on ne voit jamais dans la rue. Et le maquillage ! Je rencontrai ensuite le manager du studio de post-synchro, échange de téléphone, etc. Plus tard, je laisserai tomber l'idée d'une série de photos sur le cinéma indien. En sortant, le gardien m'avait conduit devant une construction, de la taille d'une maison, immaculée, géométrique, parfaite, en marbre blanc. Quelques personnes étaient là qui répétaient les gestes que j'avais vus tant de fois dans les temples hindous. Des offrandes, noix de coco, guirlandes de fleurs fraîches, étaient disposées sur la grande dalle de marbre qui formait le cœur de l'édifice. C'était très calme et autour la pelouse était coupée comme aux ciseaux. C'était un tombeau de roi, un tombeau d'empereur. Oui, c'était la tombe du Dr. Rajkumar.


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La formule "Son corps a cessé d'être" est la traduction directe de l'équivalent hindi de la formule "il nous a quitté" en français. A l'évidence, l'expression de la mort dit beaucoup sur une culture.

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23 juin 2008

Le Liberté guidant le peuple


Dans le très communiste Kerala, on recycle les symboles révolutionnaires pour les accommoder à la sauce locale. Je n'ai pas la moindre idée du but de cette affiche, vue dans une rue d'Alleppey, - sans doute un meeting. Son auteur a repris une peinture de Delacroix qui figure dans les livres d'histoire, sinon du monde entier, au moins français. On se pince en voyant que la magnifique révolutionnaire aux seins nus et portant bonnet phrygien a laissé place à un barbichu léniniste ; je passe pour le drapeau qui a perdu deux de ses couleurs pendant le voyage et sur le bonnet phrygien transformé en bonnet de haute-mer façon Cousteau...

La retouche devient franchement amusante quand on voit que le torse a également été recouvert, dans un succédané de la manière du peintre, par ce qui est devenu une chemise sans manche. La diagonale de tissu blanc qui matérialisait le haut du corsage, ouvert, est demeurée sur le torse mais, ayant perdu sa fonction, semble désormais un cordage serré venant contraindre le mouvement révolutionnaire du barbichu léniniste.

Dans quel ordre cela a-t-il été fait ? Peut-être était-il inimaginable que la Liberté fût une femme et alors on l'a affublé d'une barbe. Ce faisant, l'impossibilité de concevoir un révolutionnaire barbu et mamelu a entraîné un surplus vestimentaire.
Ou alors, la représentation dans l'espace public d'une poitrine féminine étant de fait impossible dans l'Inde actuelle (ce ne fut pas toujours le cas, voir les temples), on a vite rhabillé l'allégorie afin de cacher ce que l'on ne saurait voir. Le gros du crime étant déjà fait, l'artiste s'est accordé une deuxième licence en poursuivant sur sa lancée : barbiche, bonnet, etc...
En attendant que les lendemains ne chantent, le mystère demeure...

deuxième image : La Liberté guidant le peuple (détail)

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14 mars 2008

Bylakuppe 3 : Boycott chinese goods


Peinture murale, route près de Bylakuppe, décembre 2007

Le message est peint sur les murs à divers endroits. D'autres panneaux appellent à la libération du Panchen Lama, le deuxième plus haut chef spirituel du bouddhisme tibétain.
Il a maintenant 18 ans. Il a été enlevé par le gouvernement chinois le 17 mai 1995. Il venait alors d'avoir six ans et devenait ce jour-là le plus jeune prisonnier politique au monde.

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20 décembre 2007

Look who's moving

photo d'une riche propriété en Inde
Tumkur road, Bangalore, octobre 2007

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28 septembre 2007

Fresque du parti communiste indien

fresque du parti communiste indien CPI(M)
Chantier de Milk Colony, Bangalore, septembre 2007


L'Inde est un pays peint.
On affiche aussi, mais surtout on peint. Et souvent, quelle élégance !
Ce savoir-faire d'une peinture artisanale et utilitaire n'existe plus en France. La publicité et l'affichage sont irréversiblement entrés dans l'ère de la reproductibilité mécanique des images. Dès lors, plus rien de ce que l'on voit sur nos murs n'a la moindre valeur : plus que des paysages urbains standardisés, nettoyés
, photoshopés.

En Inde, l'âme sensible s'émouvra encore facilement d'une publicité pour une huile de vidange ou d'une annonce pour une réunion du parti du congrès. J'ai vu, il n'y a pas trois jours, de très beaux raccords de tuyaux
hyperréalistes dans le Kérala.

Evitons tout d'abord les murs "Stick no bills", qui dans un anglais un peu surprenant interdisent l'affichage de quoi que ce soit.
Et puis envisageons tous les autres murs, les portes, le sol, avec :
Les peintures politiques, les graffitis, les peintures de publicités ou de logos, celles d'enseignes (on voit d'intéressants spécimens de peintures de garages, avec des moteurs peints assez impressionnants) ou celles annonçant un film.
Dans les peintures de cinéma, il faudrait aussi distinguer les affiches (reproduites à la main à l'encre en petit format et en bichromie, sérigraphiées et affichées) des panneaux
peints d'une vingtaine de mètres découpés selon le contour de la star qu'ils représentent, et que l'on voit devant les cinémas.

A cela s'ajoutent les images peintes religieuses, votives : des Shiva, des Parvati, des Ganesh, des Jésus ou des Vierge Marie mais aussi des motifs géométriques (rangolis) peints ou dessinés à la poudre de riz sur le sol au seuil du foyer.

Il y aurait décidément un bon travail photographique d'inventaire à faire à propos des murs indiens.

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