2 juin 2008

Où l'on considérera plus d'un milliard d'artistes

Au fil du séjour, j'attribue de plus en plus la fascination pour l'Inde à une raison très simple : ce peuple réalise l'utopie d'une société d'artistes. Chacun, à son niveau, parvient à transcender son activité, aussi modeste et répétitive soit-elle, par des dispositions créatrices.
Cet état d'esprit infuse le sous-continent dans son ensemble et l'on est fréquemment témoin de ses manifestations les plus inattendues.
Pour s'en convaincre, il faut voir les salades de fruits vendues le long des maidans de Bombay, juxtapositions complexes tenant compte des couleurs et des textures, et montées à l'aide de cure-dents en structures verticales parfaitement symétriques, disposées dans des coupelles.
Il faut voir les voyageurs manger sans cuillère un sambar (soupe très liquide et très pimentée) vendu dans un récipient en aluminium mou, rempli à ras bord, sur les couchettes d'un train de nuit. Il faut voir aussi les indiens, tous capables de boire à une bouteille ou un verre sans en toucher le bord avec les lèvres. Ce sont les gestes les plus quotidiens transformés en micro-défis : s'habiller avec une bande de tissu de 6 mètres de long, se garnir tous les matins d'un turban de 7 mètres, servir le thé.
Il faut regarder passer dans la rue un homme qui transporte une bouteille de gaz de 50 kg d'une seule main. Ou un autre qui passe en vélo avec une dizaine de planches de trois mètres sans autre moyen de fixation qu'une astucieuse clef de jambes.
A Vellankani, je retrouve l'émotion de Chris Marker quand il rencontre à Tokyo le maître de l'action-cooking dans Sans Soleil. Le mien sera le maître du parotha-throwing. Ce génie d'à peine vingt ans façonne ces petits pains en forme de crêpe dont la pâte est roulée en spirale et les lancent par dessus les clients du restaurant, comme des frisbees, directement dans la main du cuisinier à une dizaine de mètres. Il fait quinze ou vingt parothas d'avance puis les lance d'un geste sec au rythme d'une par seconde. De l'autre main il bat la mesure sur son plan de travail en métal avec son rouleau. Aucun raté dans le duo.
On y est ! Le génie du geste moindre ! C'est "l'intelligence de la main" comme disait un vendeur de café à qui l'on confia tantôt l'administration de la France.
Plus loin donc, cela pourra être un autre cuisinier qui émince dix kilos d'oignons sur une grande plaque chauffante avec deux spatules en métal, exploitant au mieux les possibilités sonores de ses instruments de cuisine dans un rythme quasi-frénétique.

Un souvenir de mes chères études me revient, la Lettre à d'Alembert de Rousseau dans laquelle il fustige le théâtre et ses représentations par des comédiens, professionnels du mensonge. Il faut supprimer le théâtre! loisir dangereux d'une société de classe décadente à la faveur de grandes fêtes populaires : la scène de théâtre, c'est la rue! La représentation, c'est la vie! Tout le monde participe, tous représentent et tous sont spectateurs. Tous sont artistes.
Cela existe ; c'est exactement comme ça ici, en Inde*.

vendeur de barbe à papa en Inde
Vendeur de barbes à papa roses dans des sacs plastiques individuels, à Kanyakumari. Photo : Juliette

*à chaque fête religieuse par exemple : Ganesh Chaturthi et Holi.

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