4 juin 2008

Le balai comme instrument de connaissance de soi

Les indiens balaient. Le matin, l'après-midi, le soir, ils balaient. Seuls ou par deux, parfois en groupe, ils balaient encore et encore, leur salon, leur tapis, le pas de leur porte, le trottoir, la rue, le toit de l'immeuble.
Fou tout ce qu'il faut balayer.

En un an, il y a deux choses que je n'ai jamais vues : un aspirateur, et, quelqu'un qui ramasse la poussière. Aussi, l'esprit rationnel éprouvera quelques difficultés à l'idée de balayer sans jamais ramasser le produit de son effort. C'est commettre une grande erreur et c'est aussi le signe de la vanité de nos esprits occidentaux de croire que l'on peut changer avec une pelle en plastique l'ordre cosmique des choses.
Quand un indien balaie, il déplace la matière et il ne s'en débarrasse pas. Je l'ai vu et revu, vous pensez ! En apôtres de Lavoisier, les indiens dans leur façon de balayer rappellent chaque jour que rien ne se crée, rien ne se perd et que tout se transforme en poussière devant la porte du voisin.
Un instant après, le voisin s'attelle à la tâche similaire et redéplace les particules importunes. Tous les jours.

Après mûre réflexion sur la question, je ne vois qu'une explication et je crains qu'il ne faille en passer par la religion et la métaphysique qu'elle sous-tend.
Notre temps linéaire implique une certaine idée du progrès et donc, dans le cas qui nous occupe, une réticence à refaire toujours les mêmes choses. Mais un temps indien, vécu en tant que Destin insurmontable implique un quotidien tout autre. On échappe pas au cycle des réincarnations, on est prisonnier de son Dharma (l'ensemble de ses devoirs moraux) avec la même certitude que la poussière sera revenue le lendemain. Pris dans un temps cyclique et avec la conscience de son karma (principe de la juste rétribution des actions passées), quel esprit aurait l'idée de ramasser de la poussière puisque les dieux ont décidé qu'il faudra tout refaire tôt ou tard ?
J'avance d'ailleurs l'hypothèse que, dans un mythe grec comme celui de Sisyphe, si parlant chez nous, les indiens ne verraient pas le problème.

Allez, c'est pas tout ça, j'ai un peu de poussière à balancer devant la porte de la voisine.

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4 commentaires:

Anonymous evelom a dit...

Ces textes seront-ils publiés avec les photos? Je les trouve très bien.
Notre système de nettoyage est-il si éloigné finalement, bien que plus étendu dans son déroulement? Ainsi, notre poussière amassée, ramassée, puis jetée, compressée et finalement brûlée, notre poussière donc retombe en cendres sur notre tête. Nous faisons ainsi pleuvoir sur la tête de notre voisine les cendres de notre perte quotidienne...

6 juin 2008 20:03  
Blogger Julien a dit...

Je suis bien d'accord. Finalement c'est juste qu'ici, pour le balayage comme pour d'autres choses, l'idee de cycle est plus presente, plus admise sans doute aussi...

Ces textes sont deja publies : ici !
Mais pour resumer, je n'ai aucune idee de ce que je ferai de quoi que ce soit.

7 juin 2008 13:23  
Anonymous meghna a dit...

très intéressant... J'y ai souvent pensé, comme à beaucoup de gestes quotidien qui nous paraissent aberrant... Et n'est pas avant tout un rite finalement? Un rite qu'on accomplit, comme la puja aux dieu, l'offrande de fleurs, les rangoli devant la maison, etc. On ne sait pas trop pourquoi on les fait, et on ne calcule JAMAIS les conséquences. Le devenir n'est pas un concept indien, et "kal", c'est hier, ou demain, c'est flou...
Sisyphe est effectivement typiquement Indien, comme Dyonisos!
Allez, je retourne balayer...

15 juin 2008 03:35  
Blogger Julien a dit...

Ce mot "kal" est l'une des choses les plus intéressantes de cette culture. Incroyable quand on y pense.

18 juin 2008 15:28  

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